La Bergerie Céramiques

Les signatures de céramistes

 

 

 

Mon grand et vieil ami Loulou Lambert, célébrité mouginoise, animateur du cercle historique de Mougins, me racontait récemment une anecdote.

 

Ayant été chargé par la ville de Mougins, dans les années 70, de contacter Picasso, qui n'habitait plus Vallauris à cette époque, mais Mougins, afin de lui demander s'il voulait bien prêter une ou deux toiles pour une exposition sur les peintres habitant Mougins, il se rendit chez le Maître.

 

Celui-ci lui désigna une kyrielle de toiles appuyées contre un mur :

 

"Vous n'avez qu'à prendre ce que vous voulez".

 

Loulou Lambert, interloqué, mesura la responsabilité qui lui tombait sur les épaules à l'idée de fourrer en vrac dans sa bagnole (qui avait connu des jours meilleurs…), une masse d'oeuvres picasséennes à la valeur incommensurable; il fit donc part de son inquiétude à Picasso.

 

Le peintre lui répondit sans manifester d'émotion : "Pas d'importance, elles ne valent rien, elles ne sont pas signées".

 

Cette anecdote pose bien les limites de la notion de valeur artistique, comparée à la valeur marchande. Si je me souviens bien, la Joconde n'est pas signée. Allons, je sens que je ne vais pas tarder à faire du mauvais esprit, et à ironiser sur "l'art contemporain" (expression dont je n'ai toujours pas bien saisi le sens profond : les peintres de la grotte de Lascaux ne faisaient-ils pas de l'art contemporain?).

 

Bref, venons-en au fait.

 

En gros, trois sortes de situations s'offrent à l'amateur de céramiques de Vallauris (et, je suppose, d'autres lieux...) quant à la présence de signature :

 

-         l'objet dispose d'une signature, d'un symbole ou d'un monogramme plus ou moins lisible ou interprétable apposé par le céramiste en personne ;

 

-         la marque a été inscrite par un ouvrier de l'atelier ;

 

-         il n'y a rien, ou une indication générale de production.

 

 

Ainsi, il est généralement admis que, lorsqu'une céramique est signée en toutes lettres Picault, elle a été  réalisée par Robert Picault lui-même ; le monogramme RP étant réservé aux ouvriers de l'atelier. Je ne suis pas totalement convaincu de cette rigoureuse distribution des rôles.

 

Certains ateliers utilisent des tampons en creux ; cela ne signifie nullement que la pièce n'a pas été réalisée par le céramiste attitré. Collet, Derval, Volkoff, qui travaillaient seuls, ont utilisé ce type d'identification, conjointement avec une signature manuscrite, gravée ou peinte (à noter, une profusion de modèles chez Derval).

 

Inversement, une signature manuscrite ne signifie pas obligatoirement que la pièce n'a pas été produite par les ouvriers : les Massier signent en toutes lettres (parfois aussi JMF, DM, CM…), et je ne crois pas avoir jamais vu une pièce réalisée par eux-mêmes.

 

Portanier, sur ses pièces culinaires (dont il a un certain mal à reconnaître la paternité, mais qui l'ont fait vivre), inscrit en creux la marque DR. Difficile, a priori, d'établir la relation.

 

Comme dans la vie courante, la signature est parfois un graffiti inidentifiable : quand le céramiste est peu connu, cela pose évidemment un problème, et ouvre la porte aux affirmations fantaisistes. A ce propos, les vendeurs du site eBay sont souvent d'un optimisme confondant : on ne compte pas les « machins » non-identifiés et derechef attribués à Jouve ou Ruelland…

 

Kiryaki Moustaki signe en grec : c'est pourtant du Vallauris pur jus (son nom, et « Terre de Filotti », du nom de son village natal).

 

Capron signe, tamponne, devant, derrière : la plupart du temps, les pièces sont de l'atelier.

 

Pierre Staudenmayer, dans son remarquable livre sur la céramique des années 50, affirme qu'Albert Thiry ne signait pas les pièces courantes. Rien n'est plus faux : Thiry signait absolument tout, sauf ce qu'il ne signait pas. Des pièces minuscules sont laborieusement signées (tasse à café) et, parfois, il oubliait de signer des pièces artistiques importantes. Les fameuses « vaches » ne le sont presque jamais (repentir ?) ; il faut dire qu'elles sont souvent produites par ses enfants. On trouve Thiry, Thiry Pyot, Pyot, sans que cela identifie nécessairement la part plus ou moins importante d'intervention de l'un ou de l'autre.

 

Enfin, et cela concerne surtout les gros ateliers à production industrielle, on trouve souvent un tampon « Vallauris », « Vallauris A.M. » (pour Alpes-Maritimes et non Alain Maunier), « Made in France ».

 

Peut-être agacés par la concurrence étrangère, certains artistes rajoutent parfois « made in France » à la main (Innocenti, qui signe par ailleurs JI, Innocenti, JInnocenti ou rien du tout, mais aussi Barocco, de Valbonne…).

 

La signature n'est pas le seul moyen d'identification d'une céramique, et il est tout à fait déplorable que beaucoup d'amateurs l'exigent sans faute; il y a aussi la matière, le décor, le type d'émail, ce qui constitue une science…inexacte. Et il faut avoir une grande naïveté pour supposer qu'une signature équivaut à une authentification. Des faux circulent, qui ne  manquent jamais d'être signés…En fait, une pièce attribuée à un céramiste connu et non signée, c'est peut-être rassurant…

 

Le principe d'incertitude d'Heisenberg ne trouve pas sa justification que dans le domaine de la physique des particules ; il s'applique aussi au domaine de l'art, et c'est très bien ainsi…Après tout, peu importe qu'une céramique soit signée ou pas, si elle vous plaît ? (Il faut tout de même être sûr qu'elle vient de Vallauris, on ne va  pas pousser trop loin l'esprit libéral…) .

 

 

 Eh oui, tout ça, c'est du Thiry...

 

Christian Azaïs

 

Addendum, 9 Octobre 2014

Beaucoup d'attributions farfelues sont assez gênantes.

Ainsi, sous le prétexte que Gustave Reynaud (Poterie du Mûrier), était le beau-frère de Jean Derval, ses productions (de masse et peu cotées) sont systématiquement soit attribuées à Derval, soit le nom de Derval leur est associé.

Verceram, fabrique de grande qualité de Montreuil, est souvent présenté comme étant de Vallauris.

Accolay, village de l'Yonne où plusieurs céramistes sont regroupés, est souvent désigné comme le patronyme d'un céramiste de Vallauris.

 

Ajout, 19 Décembre 2016.

Un ami collectionneur m'affirmait récemment qu'il n'y avait pas de bons faux de je ne sais plus quel céramiste coté, qu'ils étaient tous identifiables au premier coup d'oeil. Ha. J'aurais plutôt tendance à croire que, en effet, les mauvais faux sont aisément reconnaissables, mais pas les bons, puisque, justement, on les donne pour authentiques et qu'ils passent donc, en quelque sorte, inaperçus. L'important, c'est d'avoir la foi...! Ca me rappelle Tintin, qui finit par découvrir que le rarissime fétiche Arumbaya qui est le héros de l'album "L'Oreille Cassée", est fabriqué en série dans des ateliers (désolé, on a les références qu'on peut, et celle-ci en vaut bien une autre...).



19/12/2016
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